Une étude publiée le 18 mars 2026 dans la revue Biology Letters par des chercheurs de l’Université de Reading apporte une réponse inattendue à une question que se posent les biologistes depuis Darwin : pourquoi la famille des cactus compte-t-elle près de 1 850 espèces (approximativement), quand d’autres familles végétales en ont à peine cinq ? La clé ne serait ni la forme des fleurs, ni leurs pollinisateurs, mais la vitesse à laquelle ces fleurs ont évolué au fil du temps. Une découverte qui change notre regard sur ces plantes, et qui souligne aussi leur fragilité face aux menaces actuelles.
Les cactus, champions discrets de l’évolution
On les imagine volontiers immobiles, stoïques, plantés là depuis des siècles dans un désert brûlant. Et pourtant, les cactus sont de véritables sprinters de l’évolution. En 20 à 35 millions d’années seulement, la famille des Cactaceae a généré environ 1 850 espèces, un chiffre colossal à l’échelle géologique. À titre de comparaison, un quart des autres familles de plantes à fleurs ne dépassent pas cinq espèces au total.
Ce paradoxe a longtemps fasciné les chercheurs : comment une plante réputée pour sa croissance lente (un saguaro peut mettre dix ans à grandir d’un centimètre !) peut-elle appartenir à l’un des groupes végétaux se diversifiant le plus rapidement sur Terre ?
Deux grandes hypothèses coexistaient jusqu’ici : l’aridification en Amérique sur les 30 derniers millions d’années, et la spécialisation des fleurs envers certains pollinisateurs. Aucune des deux, finalement, ne suffisait à expliquer l’ampleur du phénomène.
Une étude inédite, rendue possible par sept ans de travail
L’étude, relayée par le site The Conversation, a été publiée en mars 2026 dans Biology Letters, par Jamie Thompson et Chris Venditti, chercheurs à l’Université de Reading (Royaume-Uni). Elle s’appuie sur une base de données scientifique colossale baptisée CactEcoDB, publiée simultanément dans la revue Nature Scientific Data. Ce projet, développé en collaboration avec dix co-auteurs issus de trois continents, a nécessité sept années de travail pour compiler les caractéristiques morphologiques, les habitats, et les relations évolutives de l’ensemble de la famille des cactus. C’est la première fois qu’une ressource aussi complète est mise à disposition de la communauté scientifique mondiale en libre accès.
Pour cette étude sur la diversification des espèces, l’équipe a compilé des données sur la longueur des fleurs de plus de 750 espèces de cactus, réparties dans 107 genres différents, soit l’analyse phylogénétique la plus large jamais réalisée sur ce sujet. Les résultats sont, pour le moins, surprenants.
Ce que révèle l’étude sur les fleurs de cactus
Les fleurs de cactus présentent une variation extraordinaire : de 2 millimètres à peine pour les plus petites, jusqu’à 37 centimètres pour les plus grandes, soit un écart de 185 fois. Cette diversité reflète bien des adaptations à des pollinisateurs très variés (abeilles, colibris, chauves-souris, papillons de nuit). Vous connaissez peut-être déjà ce sujet si vous vous êtes déjà interrogé sur comment faire fleurir vos cactus : les fleurs courtes sont généralement associées aux abeilles, tandis que les formes tubulaires et allongées attirent plutôt les visiteurs nocturnes.
Mais voilà ce que l’étude révèle : ce n’est pas la taille de la fleur en elle-même qui explique la diversification des espèces. La longueur florale, prise isolément, n’est que faiblement liée au taux de spéciation (c’est-à-dire à la vitesse à laquelle de nouvelles espèces se forment).



La vraie clé : le tempo de l’évolution florale
Ce qui compte réellement, c’est la vitesse à laquelle les fleurs ont changé au cours de leur histoire évolutive. Les lignées de cactus dont les fleurs ont évolué rapidement (quelle que soit leur forme finale) sont précisément celles qui ont donné naissance au plus grand nombre d’espèces. Ce lien s’observe aussi bien dans l’histoire évolutive récente que sur des échelles de temps beaucoup plus profondes.
En d’autres termes, ce n’est pas d’avoir une fleur longue ou courte, spécialisée ou généraliste, qui favorise l’apparition de nouvelles espèces. C’est le fait d’évoluer vite, encore et encore, vers des formes différentes. Comme le présente l’étude, ce qui compte, c’est la vitesse à laquelle les fleurs changent de forme. Les cactus dont les fleurs évoluent rapidement sont bien plus susceptibles de se diviser en nouvelles espèces que ceux dont les fleurs restent stables, aussi élaborées soient-elles.
Ces accélérations évolutives se concentrent notamment dans plusieurs tribus de la sous-famille des Cactoideae (Cacteae, Cereeae, Phyllocacteae), tandis que les Opuntioideae (les cactus raquettes) évoluent à un rythme bien plus lent. Ce n’est pas un hasard si ce sont les Cactoideae qui regroupent l’essentiel de la diversité de la famille, avec des genres comme les Mammillaria ou les Hylocereus.
Ce que ça change pour comprendre les cactus
Cette découverte renverse une idée solidement ancrée depuis Darwin : l’idée que des fleurs spécialisées, parfaitement adaptées à un pollinisateur précis, seraient le moteur principal de la diversification des plantes à fleurs. Ici, c’est le mouvement lui-même (le changement rapide, dans n’importe quelle direction) qui compte, pas la destination finale.
Vous vous demandez peut-être ce que cela signifie concrètement pour un passionné de cactus. En réalité, plusieurs choses :
- Les dizaines d’espèces et de formes que vous cultivez ou croisez ne sont pas le fruit du hasard, mais d’une histoire évolutive parfois très mouvementée.
- Des espèces qui semblent banales ou stables aujourd’hui peuvent receler un immense potentiel évolutif pour l’avenir ;
- La diversité florale des cactus est le reflet direct de cette capacité à changer vite et souvent.
Il est aussi intéressant de noter que cette étude remet en question non seulement les idées sur les cactus, mais plus largement sur l’évolution des plantes à fleurs ! Ce même mécanisme pourrait s’appliquer à d’autres groupes très diversifiés comme les orchidées par exemple.
Un tiers des cactus menacés : un enjeu qui dépasse la conservation classique
L’étude soulève aussi une alerte sérieuse : près d’un tiers des espèces de cactus sont aujourd’hui menacées d’extinction, l’un des taux les plus élevés parmi tous les groupes végétaux.
L’enjeu va donc au-delà de la perte d’espèces individuelles, si ce sont justement les lignées évoluant rapidement qui génèrent la plus grande biodiversité, perdre ces lignées, c’est effacer des millions d’années de potentiel évolutif. En d’autres termes, on ne perd pas seulement des cactus, on détruit la capacité du vivant à s’adapter et à innover face aux bouleversements climatiques à venir.
L’étude souligne d’ailleurs le fait que la capacité à évoluer rapidement ne garantit pas la résilience, surtout quand la planète change plus vite que la plupart des cactus ne peuvent suivre. Cette capacité à évoluer pourrait aider à prédire quelles espèces ont le plus besoin d’aide. Autrement dit, la conservation ne devrait pas seulement s’intéresser aux espèces les plus menacées aujourd’hui, mais aussi à celles dont le rythme d’évolution est le plus élevé.
C’est particulièrement parlant quand on sait que les cactus sont déjà des survivants hors pair, parfaitement adaptés aux conditions extrêmes grâce à leur capacité à stocker l’eau et à tolérer des températures et expositions intenses, positives comme négatives. Leur résilience millénaire est aujourd’hui fragilisée par la destruction des habitats et le commerce illégal de plantes sauvages.
Ce qu’il faut retenir
- L’étude a été publiée le 18 mars 2026 dans Biology Letters par Jamie Thompson et Chris Venditti (Université de Reading), sur la base de sept ans de collecte de données.
- Les cactus forment l’un des groupes végétaux les plus diversifiés de la planète : près de 1 850 espèces en 20 à 35 millions d’années.
- Ce n’est pas la forme des fleurs ni leurs pollinisateurs, mais bien la vitesse d’évolution florale qui explique cette extraordinaire diversité.
- Près d’un tiers des cactus sont menacés, et leur disparition représente une perte irréversible de potentiel évolutif, pas seulement d’espèces.
N’hésitez pas à suivre la page sur Facebook ou à vous abonner à la newsletter de Cactus Encyclo pour ne rater aucune actualité du monde des cactus et des plantes grasses !